Cette première bouffée, qui s’échappe de la bouteille et qui hume le houblon me ramène, encore aujourd’hui, à cette époque…
La fameuse « salle de télé », notre paradis.On se disait tout. Lorsque la maison devenait trop remplie, que le brouhaha des fêtes de famille nuisait à nos petits secrets, elle me prenait par le bras en m’entraînait dans la fameuse « salle de télé » en criant : « Que personne n’entre! On s’en va écouter mon programme ».

Dire qu’elle me prenait par le bras est un euphémisme; elle m’agrippait comme si elle avait peur de s’enfoncer, comme si elle craignait de me perdre dans la maison. Moi, je ressentais son malaise. Je pouvais dire exactement à quel moment on allait aller s’enfermer parce que je voyais son irritation. Elle s’isolait dans un mutisme boudeur et prenait ce regard grave qui me faisait peur. Elle aurait pu me faire signe de la tête, on aurait pu s’échanger des regards entendus. Mais c’était impossible. Nous n’avions aucune complicité du regard : elle était aveugle.
Et son statut d’aveugle, elle y tenait. Pas question de la traiter de « non-voyante », surtout pas.
- Non-voyant, c’est pas sérieux. C’est presque poétique. Moi, je suis aveugle.
Être aveugle c’est laid. Ça rend la vie laide. Ça n’a rien de poétique. Je n’ai jamais été une "voyante", alors je n’ai pas pu devenir non-voyante. Je suis AVEUGLE, and that’s it.
Et j’étais d’accord avec elle. En fait, j’étais d’accord avec tout ce qu’elle disait…
Comme tout bon aveugle, elle portait des verres fumés très foncés. C’était mieux ainsi. Elle m’avait déjà montré ses yeux… pour que je les lui décrive. Pas joli. Elle avait les yeux couleur lilas, mais sans pupilles… De quoi faire faire des cauchemars aux petits enfants… et aux grands. Les verres, le plus fumé possible. Ça avait été mon conseil. Qu’elle se garde une petite pudeur des yeux.
Immanquablement, dans les événements, venait le moment où elle en avait marre. Alors on s’enfermait. Peu importe la visite, peu importe l’occasion. Noël, un anniversaire, la fête des Mères. Peu importe que sa fille soit venue lui présenter son nouveau-né, que ma soeur soit en pleine démonstration de ses « talents » de violoniste, que mon oncle soit venu trouver du réconfort après sa séparation. Inévitablement, elle devenait excédée et on s’isolait… et j’adorais ça! Je débouchais une bière, on allumait la radio et on écoutait des enregistrements d’émissions d’André Arthur. Et on fumait.
Personne n’aurait osé venir troubler nos moments. Personne. Si on ne réapparaissait pas, et bien les gens la saluaient timidement à travers la porte à leur départ. Et elle saluait en retour, mais ne se levait pas. Et moi je saluais timidement, sachant fort bien qu’on me reprocherait plus tard mon manque de savoir-vivre :
- - Il me semble que c’est pas comme ça que je t’ai élevée! On sort de la salle de télé, on vient dire au revoir et on fait la bise aux invités lorsqu’ils quittent!
- - Oui maman. Je suis désolée.
Dans mon for intérieur, je savais que ces reproches étaient faits pour la forme. Parce que jamais elle ne serait venue me chercher pour me forcer à saluer. Dans cette maison, ce n’était pas ma mère qui décidait. C’était Elle et Elle m’avait prise sous son aile; tant que j’y étais blottie, personne ne pouvait m’atteindre. Je pouvais fumer en cachette de ma mère, qui était de l’autre côté du mur, ne manger que des bonbons et des chocolats, me coucher tard dans la nuit, tremper mes Oreo dans le lait…
Je suis très reconnaissante de l’avoir connue; encore davantage qu’elle m’ait aimée. C’était pour moi la plus mystérieuse des femmes. Le meilleur dans tout ça, c’est qu’elle me racontait ses secrets. Nous étions de grandes amies, elle me le disait. J’adorais quand elle m’appelait « Mon amie! » Pour moi, elle n’a jamais été vieille. Ni aveugle d’ailleurs.
Avec le recul, je constate qu’elle avait une force de vivre hors norme. Elle a survécu plusieurs années à ne se nourrir que d’oranges, de bananes et… de nicotine! Rien d’autre! Je me suis souvent demandé si elle dormait… elle était toujours là, assise dans son fauteuil, la cigarette qui grillait, la radio qui jouait. Elle regardait droit devant. Je me demande à quoi elle pensait. Ou à qui?
Peut-être à Angelo…
Angelo, je peux en parler maintenant… ça fait tellement d’années.
[à suivre]
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